#2 Short Story

Je te déteste

Dans le couloir menant à la salle des TP, Gaspard entendit, parmi le chahut et les bavardages des élèves, le claquement régulier et déterminé de talons sur le carrelage. Lana, sa chère et tendre amoureuse depuis deux mois, approchait. Il avait tellement espionné cette fille, puis observé chacun de ses faits et gestes, qu’il reconnaîtrait ce son en plein milieu d’une course de voiture.

Impatient de la serrer dans ses bras et de l’embrasser, il vint à sa rencontre et glissa sa main dans la sienne, un sourire plein de tendresse au visage. Il déposa un baiser sur sa pommette rosée et caressa l’autre joue de son pouce.

Gênée, Lana se recula aussitôt. Son air contrarié et son visage fermé n’annonçait rien de bon.

– Ça ne va pas ? demande-t-il, inquiet.

Pendant les quatre années de collège, ses grosses lunettes rondes l’empêchaient de séduire, mais depuis l’été dernier, Gaspard portait des lentilles, ce qui changea radicalement le regard des filles sur lui. Il prit beaucoup d’assurance pendant ses vacances dans le sud, ou plusieurs d’entre elles lui firent les yeux doux, gonflant ainsi sa confiance en lui.

À la rentrée au lycée, ses anciens camarades ne l’avaient presque pas reconnu et les nouveaux l’abordaient sans a priori. Il était méconnaissable sans lunettes et avec sa coupe de cheveux moderne et dynamique.

Lana, l’une des plus belles filles du lycée, l’avait reluqué de la tête au pied en sifflotant. Les joues toutes rouges, Gaspard avait soutenu son regard de braise. Que faire ? Avancer vers elle ? Ou prendre ses jambes à son cou et regretter ce moment qu’il attendait tant depuis le collège.

Il avait décidé de lui parler et très rapidement, ils étaient sortis ensemble. D’une réputation de loser fini au collège, il était passé au statut de beau gosse fréquentant la fille la plus populaire du lycée. Une remontée fracassante dans l’estime des gens. Il avait aussi réussi à intégrer le groupe de musique de l’école, et il en était très fier. Jouant de la guitare depuis très jeune, il était ravi de mettre ses talents au profit d’un groupe de rock. Il avait même commencé à écrire une chanson sur Lana. La fête de fin d’année ayant lieu la semaine suivante, juste avant Noël, il voulait lui faire une surprise et lui offrir le morceau devant tout le lycée.

Cela ne faisait que deux mois qu’il était en couple, mais il était amoureux. Lana était sa première petite copine. Il craquait totalement… Les longs cheveux blonds de Lana ondulaient sur ses épaules et sentaient la fleur d’oranger. Ses yeux noisette traduisaient une intense profondeur d’esprit. Ses lèvres rouges et pulpeuses appelaient à être embrassées. Sa petite langue chaude et audacieuse lui avait retourné l’esprit lors de leur premier baiser, sous le porche du gymnase. Ce jour-là, il crut qu’il allait fondre tellement son corps s’était enflammé. Il n’avait plus prononcé un mot après ce passage à l’acte, terrifié de dire une ânerie et de ne plus pouvoir recommencer. Il avait préféré l’attirer à nouveau contre lui, glisser sa main dans le creux de son cou, sentir sa chevelure puis reposer ses lèvres contre les siennes. Ce moment dura une éternité pour lui, cinq bonnes minutes en réalité. Jamais Gaspard ne se lassait de la contempler. Elle savait qu’elle était belle et elle en jouait. Elle battait des cils devant lui, effleurait son bras lorsqu’elle parlait, caressait doucement sa peau lorsqu’ils se baladaient main dans la main.

Gaspard était fier d’avoir une telle beauté à son bras. Jamais il n’aurait cru cela possible un jour. Il espérait passer le deuxième cap avec elle et, surtout, finir sa vie à ses côtés.

Gaspard était un petit cœur sensible et romantique…

Mais aujourd’hui, en voyant son air pincé des mauvais jours, qui lui rappelait tellement celui qu’elle employait avant sa transformation physique, Gaspard sentit instantanément une boule se former au creux de son ventre. Que se passait-il ?

– Lana ? Ça va ? redemanda-t-il.

Celle-ci fuyait son regard, un sourire au coin des lèvres.

– Écoute Gaspard… Entre nous, ça va devenir compliqué.

Compliqué… À partir de ce mot, Gaspard n’écouta plus. Ses rêves s’effondraient. Son amour l’abandonnait. Sa vie s’effondrait…

Il entendit quand même les mots « ex », « retour », « désolée ».

Lana l’embrassa une dernière fois sur la joue puis partit rejoindre ses amies, des pimbêches aussi sottes les unes que les autres qui n’avaient d’autres préoccupations que la couleur de leur prochain vernis à ongles ou la date des prochaines soldes. Elles pouffèrent dès que Lana raconta ce qui venait de se passer et même cette dernière éclata de rire en regardant Gaspard, resté les bras ballants en plein milieu du couloir.

Comment pouvait-elle lui faire ça ? Sortir avec lui ? Lui donner l’espoir d’une relation forte ? Parler d’avenir ensemble pour le jeter comme une vieille chaussette sous prétexte que son ex était revenu ?

 Il n’avait pas remarqué, mais il pleurait… Les autres élèves se moquaient de lui en passant à côté. Il ne savait plus quoi faire. Il était totalement déstabilisé par cette nouvelle inattendue et destructrice. Il se sentait brûler de l’intérieur. Une douleur atroce.

Quand toutes les portes du couloir s’étaient refermées et que tout le monde était entré en classe, il n’avait toujours pas bougé, des images de ces deux derniers mois plein la tête.

Il finit par rentrer chez lui.

***

Sa mère trouva cela étrange qu’il arrive sans prévenir en plein après-midi et qu’il s’enferme dans sa chambre. Elle était loin de se douter que le petit cœur de son fils chéri venait de subir son premier gros chagrin d’amour.

Gaspard pleura tout le reste de la journée.

***

Le lendemain, toujours sous le choc de la rupture, il dut assumer les railleries de ses amis, des pimbêches, mais aussi de Lana. Il essaya de lui parler, sans succès. Elle lui rit au nez et lui affirma qu’elle aurait dû arrêter depuis longtemps, avant qu’il ne s’attache, car, elle, ne s’était jamais vraiment attachée. Deuxième coup de poignard dans le dos…

Elle avait menti. Elle l’avait laissé s’imaginer une idylle… elle avait joué avec ses sentiments.

Le soir, quand Gaspard arriva à sa répétition de musique, il remarqua tout de suite les petits airs moqueurs de ses copains. Ils l’avaient prévenu que Lana n’était pas une fille bien… C’est en répétant l’un des morceaux qu’il eut une idée… Le concert approchait, il était censé préparer un solo,  une déclaration d’amour pour Lana. Il allait devoir changer ses plans. Ses amis s’inquiétèrent de sa capacité à préparer son morceau, proposèrent de jouer tous ensemble, mais Gaspard secoua la tête :

– La chanson sera prête, ne vous inquiétez pas.

Au tour de Gaspard d’arborer un petit sourire en coin.

Le soir même, Gaspard se mit au travail. Telle une furie, il déchira tout ce qu’il avait déjà écrit. Mille morceaux de papiers volèrent dans sa chambre puis s’écrasèrent sur le sol. Ces petits flocons blancs sur le parquet lui rappelaient chaque seconde l’état de son cœur brisé et l’encourageaient à poursuivre son œuvre.

Il gribouilla de nombreuses pages. Tout d’abord pour lister tous les défauts de Lana, et toutes les petites choses qu’il avait remarqué depuis presque cinq ans qu’il l’observait inlassablement. Ce doigt qu’elle mit dans son nez pour aller chercher une crotte un soir en attendant le bus, cette culotte rose à petits cœurs blancs défraîchie par le temps qu’il crut voir lorsqu’elle s’était un peu trop baissée une autre fois. La tâche de sang qu’il repéra un jour sur les fesses de son jean… et enfin, son pyjama intégral en pilou couleur arc-en-ciel qu’elle porte la nuit et dans lequel il l’avait surprise un jour où il lui rendait visite sans prévenir.

Toutes ces choses qui, racontées séparément, n’avaient aucun intérêt mais qui, mises bout-à-bout le temps d’une chanson, pourraient avoir un effet ravageur.

Il composa ensuite le morceau. Entraînant, bouillonnant. Il y mit tout son cœur, toute son énergie. Les cordes de sa guitare grinçaient, vibraient et témoignaient de toute la colère emmagasinée contre cette fille qui s’était jouée de lui. Il avait suffisamment subi au collège… Il avait retrouvé un semblant de gloire au lycée, il était hors de question que Lana le replonge dans l’enfer des précédentes années. Il n’avait pas dit son dernier mot, il ne pouvait pas se laisser faire. Il ne devait pas se laisser faire…

***

La mère de Gaspard trouva cela étrange qu’il passe autant de temps à jouer. Habituellement, il s’entraînait au lycée, avec son nouveau groupe. Elle monta discrètement, toqua à la porte de son fils, n’entendit aucune réponse que le son de sa voix qui chantait. Elle écouta cette chanson qu’elle n’avait jamais entendue avant… sourit… puis crut comprendre ce qui se passait de l’autre côté. Le lendemain, quand elle trouva quelques confettis sous le lit de Gaspard, et qu’elle y lut quelques mots,  ses déductions étaient confirmées. Elle eut un pincement au cœur pour son fils chéri, puis haussa les épaules : les chagrins d’amour faisaient partie de la vie, le tout était de parvenir à les surmonter.

Elle fila dans la cuisine lui préparer son plat préféré pour le soir.

***

Le soir du concert, Gaspard jubilait. Un mélange de stress et d’excitation provoquait en lui des sueurs froides. La possibilité que ce soit un échec total le hantait. L’effet serait alors irréversible… Il avait déjà prévu tous les arguments à présenter à sa mère pour changer immédiatement de bahut. Il n’aimait pas lui mentir, mais il n’aurait pas le choix, trop honteux de lui avouer la vérité.

Les premiers morceaux se déroulèrent à merveille. Le public était déchaîné, sautant, levant les bras, hurlant telles de vraies groupies. L’alcool, camouflé dans les poches et les vestes, aidait sûrement. Gaspard lui-même en avait bu pour se donner du courage.

Le groupe fit une pause.

Gaspard en profita pour avaler le reste de sa fiole de rhum.

Le prochain morceau était pour lui.

Il s’assit sur le tabouret, en face du micro, la guitare en main. Il chercha Lana et la trouva devant, avec ses pimbêches de copines, chuchotant et souriant. Il la regarda droit dans les yeux. Son nouveau copain, qui n’avait rien d’un ex, arriva derrière elle et l’enlaça. Ses mains glissaient sur son corps, bougeant au rythme des premières notes. Lana aussi regardait Gaspard, tout en glissant sa main dans celle de son petit ami. Comme Gaspard aimait le faire. Elle sourit, puis tourna la tête et embrassa goulûment le garçon.

Gaspard redoubla d’énergie. Les festivités commençaient…

Peu de gens firent trop attention au premier couplet, ce qu’il avait anticipé. Il n’avait donc rien lancé dans l’introduction. Quand le prénom de Lana, se fit entendre plusieurs fois dans le refrain, les élèves du lycée commencèrent à tendre l’oreille, intéressés de savoir ce que ce petit cœur meurtri avait à dire. Même Lana cessa d’embrasser son don juan.

Puis chaque anecdote tomba.

Sa mère qui la surnomme « mon petit canard en sucre ».

Sa tricherie lors du brevet qu’elle n’aurait jamais eu sans ça.

Son frère de vingt ans qui sort avec une femme de cinquante ans.

Toutes ces choses qui, racontées séparément, n’avaient aucun intérêt mais qui, mises bout-à-bout le temps d’une chanson, pouvaient avoir un effet ravageur.

Gaspard guetta les réactions. Des haussements de sourcils, des interrogations, de la surprise, des rires, des regards vers Lana, et carrément des explosions de rire aux passages les plus drôles.

Lana, elle, n’en croyait pas ses oreilles. Son mec se détachait d’elle, reculant petit à petit. S’en rendait-elle compte ? Pas sûr. Elle ne quittait pas des yeux Gaspard, le regard furibond, de la fumée sortant presque de ses narines. Elle le fusillait, elle devenait rouge, elle criait d’arrêter cette chanson ridicule. Elle hurlait de virer ce groupe pourri. Elle injuriait Gaspard de tous les noms. Quand elle découvrit les regards des autres posés sur elle, hilares, elle fuit.

Lana, touchée dans ce qui lui tenait le plus à cœur, sa réputation, partit en courant, les yeux humides.

Gaspard, lui, continuait, le cœur beaucoup plus léger tout à coup…

Il ne s’était pas laissé faire…


Merci à Isabelle pour ce deuxième défi d’écriture !

Quel était-il ? Tout simplement d’écouter la chanson « Je te déteste » de Viannet et d’écrire ce qui me venait à l’esprit.

Un ado, seul, dans sa chambre, le cœur brisé avec une guitare. Voilà le tableau qui m’est venu tout de suite ! Alors défi relevé ? J’attends vos avis avec impatience !

 

Je me suis également auto-lancée un défi. Celui d’écrire à la troisième personne, au passé. Wouah. Exercice très difficile…

J’ai l’impression d’être plus détachée de mes personnages, je ne suis pas sûre d’apprécier.

Et vous qu’en pensez-vous ?

 

 J’attends également vos défis sur la page Challenge de mon site (j’y ai glissé quelques idées pour vous inspirer), ou directement par mail : amelieb.auteur@gmail.com

Et n’oubliez pas d’inviter vos amis à découvrir mon univers !

 À très vite,

Amélie B.