#3 Short Story

Le réveil

Un mal de crâne me réveille d’un rêve étrange où je chutais sans cesse dans des profondeurs angoissantes, comme si j’étais enfermée dans une grotte humide sans fond. Encore dérangée par ce mauvais rêve, je me frotte les yeux jusqu’à ce que je remarque tous les regards braqués sur moi. Allongée dans un canapé peu confortable, Pedro, Paolo et toute l’équipe de la maraude sont penchés au-dessus de moi. Un rapide tour d’horizon me permet de reconnaître le squat, cette maison sans porte dans laquelle nous sommes venus rencontrer des sans-abri. Mais pourquoi me suis-je endormie avec cette douleur lancinante à la tête ?

Puis je me rappelle… Régis.

Son horrible récit me revient tout à coup comme un coup de poignard. L’abandon. L’inceste.

Puis ses insinuations ridicules…

Ton père, Francis Baert… Il n’aurait pas un gros grain de beauté derrière l’oreille droite ?

Je referme les yeux et inspire profondément, secouant la tête, repoussant les idées qui affluent, refusant d’imaginer quoi que ce soit. Régis n’a probablement raconté que des âneries pour m’effrayer et me provoquer… Il a sans doute senti ma naïveté et mon innocence… Il désire juste me blesser et me détruire car il est cruel…

Mais une petite voix me dit le contraire. Son assurance était déroutante, son regard profond et intense…

Il m’a scrutée de la tête au pied dès notre première rencontre, comme s’il me connaissait. Et cette photo ? Il a presque bondi en voyant la plage de mon enfance. Francis Baert… Il connaît le nom de mon père, or je ne le lui ai jamais dit…

Comment est-ce possible ? C’est irréaliste, totalement décousu de sens… Comment lui, un SDF d’Ibiza, peut-il connaître mes parents ? Ma vie ? Ma peau ? Cette petite tache si insignifiante ? Comment, mais bordel, comment ? Serait-ce vrai ?

A-t-il reconnu ses parents, nos parents, en me voyant ?

Réalisant la sordidité de ses propos et surtout leur signification, je suis à nouveau prise de haut-le-cœur. Je tangue, à la limite d’un second évanouissement. Je préfèrerais presque sombrer à nouveau pour éviter de réfléchir à tout ça, mais je lutte pour rester consciente. En aucun cas je ne veux replonger dans les ténèbres de mon cauchemar. Je me redresse. Perdue. Choquée.

Tous me regardent l’air interrogateur, ne sachant pas trop comment m’aider, ne comprenant pas ce malaise. Quelqu’un a dû entendre le bruit de mon corps s’affalant dans la chambre là-haut. Quelqu’un a dû me descendre et m’asperger le visage d’eau froide. Des mèches de cheveux mouillés entourent mes joues…

Les paroles de Régis résonnent sans cesse en moi. Comme des piques déchirant ma chair, comme des flammes me consumant de l’intérieur, comme un poison violant intoxiquant chacune de mes cellules. À chaque fois que j’entends sa voix rauque me balancer froidement ces mots à la figure, je vacille. Je ne peux pas y penser. Je ne veux pas y penser. J’étouffe. Il fait chaud. Je transpire. Des gouttes de sueurs dégoulinent dans mon dos. Chacune leur tour. Empruntant à chaque fois un chemin différent.

Les jambes flageolantes, je me relève. Mes compagnons se précipitent et me harcèlent de questions, mais l’inquiétude accélère le débit de leurs paroles, ils en deviennent incompréhensibles. Je peine à respirer. Je voudrais ne jamais être venue ici, ne jamais avoir pris l’avion.

Dans un élan d’énergie, je repousse Paolo qui m’apportait un verre d’eau et je sors de la pièce. Dans le couloir, un miroir fendu est accroché au mur. J’y vois mon reflet. Les traits de ma mère se superposent aux miens. Je lui ressemble comme deux gouttes d’eau. Il était facile pour Régis de me reconnaître si… Mes yeux s’écarquillent face à cette vision d’horreur. Gagnée d’une rage violente, je tape du poing, brisant la glace en mille morceaux. Les pépites de verre s’effritent à mes pieds, ma main est ensanglantée.

Je me rue à l’extérieur respirer un bol d’air frais mais les chaleurs d’été sont étouffantes, même la nuit, je ne parviens pas à me sentir mieux. Un pieu m’a ouvert les entrailles. La main contre le ventre, toujours luttant contre les haut-le-cœur incessants, je cours à travers les rues de la ville et redescends jusqu’au centre. Les minutes passent. Mon souffle devient haletant, mes muscles souffrent de cet effort inhabituel, mon corps peine à suivre mon besoin d’avancer. Vers qui ? Vers où ?

Peu importe, je cours. Je veux oublier, ne plus penser.

Je n’en peux plus… cette course effrénée m’achève mais c’est insuffisant pour oublier le vide qui s’est créé en moi. Je m’arrête sur un banc, face à la mer, sur le port.

Ça ne peut être vrai…

C’est une coïncidence absurde.

J’ai été idiote de croire un inconnu.

Et pourtant…

Petit à petit, des détails de ma vie me reviennent. Les regards insistants, parfois étranges, peut-être pervers de mon père. La vie simple que nous menions, sans amis, sans famille, sans contact avec l’extérieur. Leur réticence lorsque je voulais inviter des amies à la maison. Les silences face à mes questions sur l’absence de grands-parents, de frère ou de sœur. Des bribes de souvenirs d’une proximité dérangeante avec mon père. L’indifférence de ma mère à mes colères d’adolescente. Des parents distants, froids, loin d’être des parents aimants…

Plus les souvenirs affluent, plus mon mal-être grandit et s’installe confortablement au creux de mon ventre.

Aujourd’hui, je sais que plus jamais je ne me regarderai dans un miroir, plus jamais je ne serai la même, plus jamais mes nuits seront bercées de doux rêves d’enfant, plus jamais je ne serai heureuse.

Je suis détruite.

Les visages souriants de mes deux parents s’imposent encore devant moi, dans un nuage vaporeux que je chasse de mes mains. Enervée, au bord de la crise, mes joues s’enflamment. Puis je me précipite au-dessus de la première poubelle et vomis mes tripes avec une seule certitude, celle de ne jamais reprendre l’avion pour Dunkerque.

Avant de rentrer dans mon petit studio, je laisse tomber mon téléphone dans la poubelle, brisant à jamais le seul lien avec mes parents et avec cette atroce réalité.